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[ Interview Exclusive ] Guylain Tshibamba sur les agressions militaires en RD Congo : « Il faut dissoudre les FARDC » 

■■ La guerre du M23 n’est ni un accident ni une fatalité. Dans cette interview accordée à Afrique 54, l’écrivain et stratège Guylain Tshibamba, auteur de «  Stratégie pour mettre fin aux agressions militaires en RD Congo. M23 : le conflit de trop »,  brise, depuis Kinshasa, les faux-semblants, dénonce une agression maquillée en rébellion, met en cause les complicités régionales et internationales, et appelle l’État congolais à rompre avec la diplomatie de l’impuissance. Une parole politique forte, qui refuse les accords de façade et pose une question centrale : jusqu’où le Congo peut-il encore tolérer que sa souveraineté soit négociée au nom d’une paix illusoire ?

En proposant les 04 conditions pour  une paix réelle et définitive en République Démocratique du Congo de Patrice Lumumba, de son vrai nom Élias Okit’Asombo, le stratège Guylain Tshibamba se prononce sur l’accord imposé par Trump entre la RDC et le Rwanda  avant de porter un regard froid sur la Force africaine en attente (FAA) largement absente sur le terrain.

 

▌ Qu’est-ce qui vous a conduit à écrire « Stratégie pour mettre fin aux agressions militaires en RD Congo. M23 : le conflit de trop », et pourquoi avoir choisi de qualifier le M23 de “conflit de trop” ?

J’ai écrit M23 : la guerre de trop parce qu’un seuil a été franchi : non pas en nouveauté de violence (hélas ancienne), mais en clarté de l’enjeu. Cette nouvelle guerre du M23 n’est pas un épisode de plus : il est devenu le révélateur terminal d’un système d’infiltration, de prédation, de diplomatie circulaire qui recycle la guerre au lieu de la résoudre.

Je considère que ce « conflit est de trop » parce qu’il condense toutes les lignes rouges : la négation répétée de la souveraineté, la banalisation des massacres, l’humiliation de l’État et la fatigue morale d’un peuple qui paie, depuis trois décennies, le prix d’une guerre rendue “normale”.

C’est le conflit de trop au sens où, l’enseigne Clausewitz, la guerre n’a de sens politique que si elle sert une finalité ; or ici, la répétition sans fin signifie surtout l’échec de la finalité politique : la paix.

Par ailleurs, cette énième agression rwandaise maquillée en rébellion libératrice devrait inciter le gouvernement congolais à prendre les mesures efficientes pour sécuriser son territoire national et écraser toutes velléités d’invasion à l’avenir.

 

▌ Dans votre ouvrage, vous revenez sur les causes profondes des violences à l’Est de la RD Congo. Selon vous, quelles sont les racines structurelles de ce conflit qui résiste depuis plusieurs décennies aux tentatives de règlement ?

Il y a certes des conflits communautaires séculaires entre Hutus-Tutsis, Hemas-Lendus, Tutsis-Bashi, liés à la différence des modes de vie et des mentalités, mais ces conflits n’auraient jamais pris une telle ampleur s’ils n’étaient pas exacerbés et instrumentalisés par des agendas cachés et des projets hégémoniques convergents.

  • Il existe un projet des puissances anglo-saxonnes contre l’intégrité territoriale de la RDC. La première guerre d’agression rwandaise qui a fait tomber le régime du maréchal Mobutu a été activement soutenue par le Président américain Bill Clinton et le Premier ministre britannique, Tony Blair.

Ce dernier est même devenu Conseiller personnel du Président rwandais Paul Kagame après son passage à Downing Street.

  • Une fois la guerre installée, l’économie de guerre et la rente des ressources alimentent une insécurité chronique. Ainsi la guerre devient une entreprise très lucrative (minerais, taxes, trafics) : elle produit ses propres entrepreneurs.
  • Enfin, il y a la crise de l’État : faiblesse du contrôle territorial, chaîne de commandement instable, corruption, justice inopérante, administration absente.
  • La fragmentation armée : multiplication de groupes et recyclage de rébellions par “rebranding”.
  • La mémoire non soignée : des crimes massifs sans vérité ni justice alimentent la revanche, la peur et la manipulation identitaire.
  • La diplomatie substitutive : trop d’accords ont traité les symptômes (cessez-le-feu) sans traiter les causes (agression, pillage, impunité).

«…quand l’État ne garantit plus la sécurité, chacun cherche sa protection ailleurs (milices, communautés, parrains régionaux) et la violence devient une “méthode de survie”.   Thomas Hobbes

 

▌ Vous évoquez des responsabilités à la fois internes, régionales et internationales. Comment analysez-vous le rôle des pays voisins et des puissances extérieures dans la persistance de l’instabilité à l’Est du Congo ?

 Rôle des voisins et des puissances extérieures : comment j’analyse leur responsabilité ?

Je distingue trois dynamiques :

  • Régionale (pays voisins) : certains États ont transformé l’instabilité congolaise en profondeur stratégique et en opportunité économique (ressources). Quand un voisin trouve bénéfice à une frontière en feu, il travaille à entretenir la braise plutôt qu’à l’éteindre.
  • Internationale (puissances et marchés) : la demande mondiale en minerais stratégiques crée une hypocrisie : on condamne la violence mais on achète, indirectement, ce qu’elle finance. Le droit international devient alors sélectif.
  • Multilatérale : l’abondance de processus (Nairobi, Luanda, Doha ,Washington etc.) produit parfois une “gestion” du conflit au lieu de sa résolution, surtout si aucune sanction crédible ne suit la violation.

 

▌ La question de la souveraineté congolaise traverse votre réflexion. En quoi les agressions militaires actuelles remettent-elles en cause l’autorité de l’État congolais et l’intégrité territoriale du pays ?

 La souveraineté n’est pas un slogan : c’est la capacité effective de décider et de faire appliquer la décision sur un territoire. Les agressions (directes ou par proxy) la rongent sur 4 plans :

  • Monopole de la force contesté ;
  • Contrôle des frontières et des axes économiques capturé ;
  • Légitimité intérieure affaiblie (l’État apparaît impuissant) ;
  • Norme régionale dégradée (l’inviolabilité des frontières devient négociable).

 

▌ Vous proposez une véritable stratégie pour sortir de la crise. Quels en sont, selon vous, les piliers essentiels sur les plans politique, diplomatique, militaire et institutionnel ?

Les piliers essentiels de la stratégie (politique, diplomatique, militaire, institutionnelle).

Au politique,  il y a lieu de restaurer l’unité nationale autour d’un pacte de défense et de cohésion et de refuser les “solutions” qui institutionnalisent la rébellion (récompense politique de la violence).

Au niveau diplomatique, il faut sortir de la diplomatie de la “plainte” et entrer dans la diplomatie de la preuve, de la coalition et du coût : documentation, alliances africaines, pressions ciblées, conditionnalités.

Internationaliser la question non pas en la diluant, mais en rendant l’agression juridiquement et économiquement sanctionnable.

Au plan militaire, il faut dissoudre les FARDC.  Reprendre l’initiative : doctrine claire, renseignement, mobilité, logistique, implémentation de la gendarmerie multi tâches tout terrain, défense anti-drones/anti-aérienne adaptée, et surtout discipline.

Mettre fin au cycle infiltration–trahison par une contre-ingérence structurée.

Réformer en profondeur l’outil de défense : professionnalisation, chaîne de commandement, justice militaire effective, contrôle parlementaire.

Dans l’esprit du livre, la question d’une refondation (jusqu’à l’idée de “dissoudre pour reconstruire”) vise à casser les routines d’échec et rebâtir un instrument loyal à l’État.

Sun Tzu l’avait formulé sobrement : la victoire dépend d’abord de l’organisation, de l’information et de la cohésion, avant le choc des forces.

▌ Quel regard portez-vous sur l’action des organisations régionales et internationales, notamment l’Union africaine, la SADC, l’EAC et les Nations unies, face au conflit du M23 ?

 Sur l’UA : discours normatif fort (frontières, souveraineté), mais application faible : l’écart entre principe et contrainte nourrit l’impunité.

SADC : plus robuste dans la logique coercitive, mais freinée par les divergences politiques et les limites de mandat/ressources.

EAC : Très ambiguë, les États membres ont des intérêts contradictoires.

ONU : capacité logistique et présence majeure, mais contraintes politiques (Conseil de sécurité), règles d’engagement, et fatigue stratégique.

La paix “sans justice” y devient souvent une paix “sans fin”.

 

▌ La population civile paie un lourd tribut à cette guerre. Comment intégrer davantage les dimensions humanitaire, sociale et mémorielle dans toute stratégie durable de paix ?

Une stratégie durable doit traiter la population comme finalité, pas comme variable collatérale :

Protection réelle des civils (zones, alertes, corridors, lutte contre violences sexuelles).

Réparations et réinsertion : soins, écoles, relance agricole, réhabilitation des déplacés.

Justice et vérité : sans récit reconnu et sans sanctions, le traumatisme devient carburant politique.

 

▌ Votre ouvrage s’adresse aussi aux décideurs africains. Quel message central souhaitez-vous leur transmettre concernant la gestion des conflits armés sur le continent ?

Message central aux décideurs africains est simple : si l’agression paie quelque part en Afrique, elle devient une méthode ailleurs. Protéger la RDC, ce n’est pas “aider le Congo”, c’est défendre une règle vitale du continent : l’intangibilité des frontières et la non-légitimation des rébellions instrumentalisées.

 

Les États-Unis, sous la présidence de Donald TRUMP, ont souvent privilégié des accords rapides fondés sur le rapport de force et la défense de leurs intérêts stratégiques, parfois au détriment des dynamiques régionales. Si une telle approche devait être appliquée au conflit du M23, n’y aurait-il pas un risque de voir émerger un accord imposé de l’extérieur, davantage au service des priorités américaines qu’à celui d’une paix durable et de la souveraineté de la RD Congo ?

 Oui, le risque existe : un accord rapide fondé sur le rapport de force peut figer une injustice au nom de la stabilité, et transformer la souveraineté en simple variable de négociation. Un “deal” centré sur des intérêts stratégiques (minerais, influence, contre-terrorisme) peut produire une cessation temporaire des hostilités, mais pas une paix.

L’ordre naît de l’équilibre ; mais sans légitimité (justice, respect des frontières), l’équilibre devient un sursis. Un accord durable doit inclure : retrait vérifiable, mécanisme de sanctions, traçabilité économique, et garantie de non-récidive.

 

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▌ Êtes-vous optimiste quant à une issue durable au conflit à l’Est de la RD Congo, et à quelles conditions une paix réelle et définitive vous semble-t-elle possible ?

 Suis-je optimiste !  Je suis lucidement exigeant. La paix est possible si quatre conditions se rencontrent :

1) Coût réel de l’agression (sanctions, isolement, traçabilité) ;

2) Refondation de l’outil de défense (discipline, contre-ingérence, professionnalisation) ;

3) Justice et vérité (fin de l’impunité) ;

4) Contrat social (État présent, services, réparation des communautés).Sans ces piliers, on obtient des trêves ; pas une paix.

 

▌ Pour finir, parlons de la résolution des conflits en Afrique. Pensée dès 2002 comme un outil de réaction rapide face aux crises, la Force africaine en attente (FAA) devait incarner la capacité de l’Union africaine à prendre en main sa propre sécurité. Plus de vingt ans après, alors que les conflits armés se multiplient, la FAA demeure largement absente du terrain. S’agit-il d’un échec politique, d’un manque de volonté des États membres ou d’un dispositif devenu inopérant face aux réalités sécuritaires africaines ?

C’est surtout un échec politique de souveraineté partagée. La FAA suppose que des États acceptent de financer, préparer, pré-positionner et parfois risquer des soldats pour des crises qui ne sont pas “chez eux”. Or, beaucoup veulent l’instrument en théorie, mais hésitent dès qu’il faut payer le prix (budget, commandement, règles d’engagement, neutralité).

Ce n’est pas totalement inopérant : c’est inachevé. La multiplication des coalitions ad hoc (SADC, G5, forces régionales) montre que le besoin existe ; mais l’Afrique agit encore trop souvent par improvisation au lieu d’agir par architecture permanente.

 

 Une Interview réalisée par Marcien Essimi , pour Afrique54.net

 

 

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