■■ Lors d’une leçon inaugurale prononcée à l’occasion du 93e Congrès de l’Association francophone pour le savoir (ACFAS) au Canada, le professeur Steeve Nzegho Dieko a ouvert un vaste chantier de réflexion sur l’avenir du continent africain. À travers une interrogation centrale — « L’Afrique du XXIe siècle en débat : souveraineté économique, politique ou puissance ? » — l’universitaire gabonais invite à une remise en question profonde des modèles actuels de développement et de gouvernance.
Libreville / Québec, Afrique54.net ǀ Dans un contexte international marqué par des bouleversements géopolitiques majeurs, des rivalités économiques croissantes et l’émergence de nouveaux pôles de puissance, l’Afrique apparaît à la croisée des chemins. Entre aspirations à l’autonomie, dépendances structurelles et défis liés au développement, la question de la souveraineté revient avec une intensité nouvelle.
Pour le Pr. Steeve Nzegho Dieko, le débat est loin d’être simplement politique. Il engage le destin même du continent.
« De quelle souveraineté parlons-nous ? Est-ce la souveraineté politique, économique, financière, monétaire, intellectuelle, technologique, environnementale, de défense, numérique, maritime, alimentaire ? »
Une souveraineté aux multiples visages
L’universitaire considère que la souveraineté africaine ne peut plus être pensée dans son sens traditionnel limité à l’indépendance politique des États. Elle implique désormais la capacité des nations à maîtriser leurs choix économiques, technologiques, culturels et stratégiques.
Cette vision dépasse les approches classiques et impose une lecture transdisciplinaire mobilisant l’économie, la géopolitique, l’histoire, l’anthropologie ou encore les sciences politiques. Pour lui, les enjeux actuels concernent directement « l’avenir ou le destin africain ».
Le poids persistant de l’histoire
Dans sa démonstration, le professeur revient sur deux moments historiques majeurs : la Conférence de Berlin de 1884-1885 qui a consacré le partage colonial de l’Afrique, et les premiers mouvements panafricains qui ont constitué les premières réponses intellectuelles et politiques aux mécanismes de domination.
Pour lui, les conséquences de ces événements dépassent largement le passé. Elles continuent de structurer les rapports entre l’Afrique et les puissances mondiales.
Le Pr. Steeve Nzegho Dieko cite notamment les analyses de plusieurs penseurs africains qui interrogent les effets durables de l’héritage colonial sur les systèmes politiques, économiques et culturels du continent.
La puissance comme condition d’existence
Le professeur soutient une idée forte : la quête de puissance est devenue une nécessité stratégique. « Un pays, ou un continent qui n’est pas puissant disparaît ; une civilisation qui n’est pas puissante disparaît », lance-t-il
Dans cette perspective, la puissance ne se résume pas aux capacités militaires. Elle repose sur plusieurs facteurs : le poids démographique ; la maîtrise technologique ; la puissance économique ; la stabilité politique ; l’influence diplomatique ; la production scientifique ; et le rayonnement culturel.
L’Afrique, riche de plus d’un milliard d’habitants et d’immenses ressources naturelles, possède des atouts majeurs mais peine encore à les transformer en leviers de puissance durable.
Le paradoxe d’une Afrique riche mais vulnérable
L’un des points centraux de cette leçon inaugurale porte sur la souveraineté économique. Malgré l’abondance des ressources naturelles, plusieurs pays africains restent confrontés à une croissance fragile et à des déséquilibres structurels persistants.
Le Pr. Nzegho Dieko évoque notamment la situation paradoxale de plusieurs États d’Afrique subsaharienne disposant d’importantes richesses minières, pétrolières ou agricoles mais dont les bénéfices ne se traduisent pas toujours par une amélioration significative des conditions de vie des populations.
« L’Afrique doit cesser d’être sous tutelle occidentale et chinoise pour devenir un continent qui se gouvernera de l’intérieur. »
S’appuyant sur des analyses économiques contemporaines, il identifie plusieurs priorités : préserver les biens communs ; réduire les déséquilibres commerciaux ; créer des emplois pour la jeunesse africaine ; et encourager la transformation locale des matières premières.
Une formule résume cette préoccupation : « L’Afrique subsaharienne est sous-développée parce qu’elle n’a pas de vision.
Entre démocratie, dépendance et contradictions
L’intervention s’est également intéressée aux tensions entre les discours démocratiques et les réalités politiques observées dans certains États africains.
Si les principes de l’État de droit, de la lutte contre la corruption ou de la participation citoyenne sont régulièrement invoqués, leur mise en œuvre reste parfois confrontée à des pratiques autoritaires ou à des intérêts économiques divergents.
L’universitaire Nzegho Dieko estime également que les programmes économiques imposés par certaines institutions internationales ont créé des contradictions importantes entre exigences financières et besoins sociaux.
L’Afrique face au défi de l’émancipation intellectuelle
Au-delà des questions économiques et politiques, le professeur attire l’attention sur une autre forme de souveraineté : la souveraineté intellectuelle. « La production intellectuelle fait encore défaut à l’Afrique. »
Pour lui, aucune transformation profonde ne sera possible sans investissement massif dans la recherche, l’innovation, les universités et la production du savoir.
Pr Nzegho Dieko plaide pour une Afrique capable de penser ses propres modèles, de construire ses propres références et d’imaginer son propre futur.
Cette réflexion trouve un écho particulier dans la citation finale empruntée à Bob Marley : « Emancipate yourselves from mental slavery; none but ourselves can free our minds. » « Affranchissez-vous de l’esclavage mental ; personne d’autre que nous ne pourra libérer nos esprits. »
Une interrogation ouverte sur le destin africain
Au terme de cette leçon inaugurale, un message majeur se dégage : la souveraineté africaine ne sera pas seulement économique ou politique ; elle devra être globale, intellectuelle et stratégique.
Dans un monde où les rapports de force se redessinent chaque jour, une question demeure : L’Afrique du XXIe siècle sera-t-elle un simple espace d’influence pour les grandes puissances ou une véritable puissance capable de définir elle-même son destin ?
©Afrique54.net ǀ Marcien Essimi , depuis Yaoundé
Contact : info@afrique54.net




