Entretien EX’Clusif – 13 Questions au Prof. Dr. Charles Salvaudon, Auteur de l’ouvrage « Géopolitique – Cette force qui nous habite »
■■ Et si la géopolitique ne se jouait pas seulement dans les chancelleries et sur les cartes du monde, mais aussi au plus profond de nous-mêmes ? Dans cet entretien exclusif accordé à Afrique54, le Prof. Dr. Charles Salvaudon, auteur de « Géopolitique – Cette force qui nous habite », bouscule les lectures classiques des rapports de puissance et révèle la dimension humaine, intime et presque instinctive des dynamiques internationales.
■■ En lançant un message fort à la jeunesse africaine : « ne laissez personne penser à votre place », l’enseignant de Géopolitique à Albert School x Mines Paris – PSL, à Genève et à Milan, fait avec Afrique54 une immersion lucide et dérangeante au cœur des forces invisibles qui orientent les Nations, influencent les peuples et façonnent silencieusement ou non le cours de l’Histoire.
■ L’intégralité de cet entretien au cours duquel, l’écrivain français se prononce sur l’hypothèse d’un Iran nucléaire.
▌ Votre livre présente la géopolitique non seulement comme une discipline académique mais comme une force intérieure. Qu’est-ce qui vous a conduit à cette approche à la fois stratégique et intime ?
Je suis parti d’un constat simple : la géopolitique n’est jamais restée confinée aux chancelleries ou aux cartes d’état-major. Elle traverse nos vies. Elle s’infiltre dans nos peurs, nos appartenances, nos silences, nos colères. À force de travailler sur les rapports de puissance, j’ai compris que derrière chaque stratégie se cachait une vision du monde profondément humaine, souvent blessée, parfois inconsciente.
Ce livre est né de ce décalage : d’un côté, une discipline qui se veut froide et rationnelle ; de l’autre, des individus et des peuples qui vivent la géopolitique dans leur chair. J’ai voulu réconcilier ces deux dimensions.
▌ Vous écrivez que la géopolitique façonne nos peurs, nos choix et nos espoirs. Comment cette influence se manifeste-t-elle concrètement dans la vie quotidienne des citoyens ordinaires ?
Elle est partout, même lorsqu’on ne la nomme pas. Dans le prix de l’énergie, dans la peur du déclassement, dans les débats sur l’identité, dans les migrations, dans la défiance envers les institutions. Quand un citoyen doute de l’avenir, c’est souvent parce qu’il sent confusément que le monde se recompose sans lui. La géopolitique agit alors comme une toile de fond invisible : elle conditionne ce que l’on croit possible, dangereux ou désirable.
▌Derrière les grandes stratégies internationales, vous évoquez des mémoires blessées et des récits rivaux. En quoi la dimension émotionnelle est-elle devenue centrale dans les conflits contemporains ?
Parce que nous sommes entrés dans une ère de conflits de récits. Les États ne se contentent plus de défendre des intérêts : ils défendent une mémoire, une dignité, une reconnaissance. Les humiliations passées, les traumatismes coloniaux, les blessures religieuses ou identitaires sont devenus des leviers de mobilisation politique. Ignorer cette dimension émotionnelle, c’est ne rien comprendre à la radicalité de certains affrontements actuels.
▌Votre essai mêle philosophie, analyse politique et réflexion existentielle. Comment avez-vous articulé ces différents registres sans perdre la rigueur géopolitique ?
La rigueur ne disparaît pas quand on élargit le regard — elle se renforce. J’ai utilisé la géopolitique comme colonne vertébrale, mais j’ai assumé l’idée que les concepts seuls ne suffisent plus. La philosophie aide à penser le sens, l’existentiel permet d’interroger notre place, et l’analyse politique garde le cap du réel. Ce n’est pas un mélange, c’est un dialogue.
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▌Dans un monde marqué par les crises identitaires, religieuses et écologiques, quels sont selon vous les nouveaux foyers de tension qui redéfinissent l’équilibre mondial ?
Trois lignes de fracture dominent aujourd’hui à savoir : la crise des identités collectives dans un monde globalisé, la compétition pour les ressources stratégiques, et la fragmentation idéologique entre modèles de société. Le climat, la démographie et la technologie agissent comme des accélérateurs de tensions déjà existantes.
▌ Vous insistez sur la notion de “place” dans le monde. Pensez-vous que la géopolitique puisse aider les individus, et pas seulement les États, à mieux se situer et à agir avec lucidité ?
Absolument. La géopolitique est une boussole. Elle permet de comprendre d’où l’on parle, dans quel système on évolue, et quelles forces nous traversent. Pour l’individu, c’est un outil d’émancipation intellectuelle : comprendre le monde, c’est déjà reprendre du pouvoir sur sa propre trajectoire.
▌ Fort de votre expérience auprès de think tanks et des décideurs internationaux, constatez-vous une évolution dans la manière dont les dirigeants perçoivent aujourd’hui les enjeux géopolitiques ?
Oui, mais elle est ambivalente. Les dirigeants sont plus conscients de la complexité du monde, mais aussi plus prisonniers de l’urgence, de l’émotion et de la communication. La vision stratégique de long terme tend à se réduire, alors même que les enjeux exigeraient davantage de profondeur et de courage politique.
▌ Quel regard portez-vous sur le rôle de l’Afrique dans les recompositions géopolitiques actuelles et à venir ?
L’Afrique est à la fois convoitée et sous-estimée. Elle sera l’un des centres de gravité du XXIᵉ siècle, démographiquement, énergétiquement et culturellement. Mais sa puissance dépendra de sa capacité à transformer ses fragilités en leviers d’autonomie stratégique, et non en dépendances renouvelées.
▌ Quel message central souhaitez-vous transmettre aux lecteurs à travers cet ouvrage : une invitation à comprendre le monde, à s’engager ou à se transformer intérieurement ?
Les trois sont indissociables. Comprendre sans se transformer mène au cynisme. S’engager sans comprendre mène à l’aveuglement. Ce livre est une invite à une lucidité active : voir le monde tel qu’il est, pour mieux décider qui nous voulons être en son sein.
▌ L’Union Africaine ambitionne de jouer un rôle structurant dans les équilibres continentaux et internationaux, mais elle est souvent perçue comme limitée dans sa capacité d’influence réelle. D’où viennent selon vous ces limites ?
Elles sont multiples. Institutionnelles, bien sûr, mais surtout politiques. L’Union africaine reflète les contradictions de ses États membres : souverainetés jalouses, visions divergentes, dépendances extérieures.
Le rapport de force mondial reste défavorable, mais l’obstacle principal demeure l’absence d’une vision stratégique commune pleinement assumée.
▌ Quel regard portez-vous sur les tensions actuelles entre l’Iran, Israël et les États-Unis, et comment analysez-vous leurs répercussions sur les équilibres géopolitiques régionaux et mondiaux ?
Ces tensions révèlent un Moyen-Orient sans architecture de sécurité stable. Chacun agit par dissuasion, par peur ou par démonstration de force. Le risque n’est pas seulement régional : il est systémique, car ces rivalités s’inscrivent dans un monde déjà fragmenté et polarisé.
▌ Certains observateurs estiment que l’acquisition de l’arme nucléaire par l’Iran pourrait modifier le rapport de force au Moyen-Orient et dissuader certaines actions perçues comme provocatrices de la part d’Israël. D’autres redoutent au contraire une escalade incontrôlable. Selon vous, l’hypothèse d’un Iran nucléaire relèverait-elle de la dissuasion ou de l’instabilité ?
Les deux logiques coexistent. La dissuasion peut stabiliser à court terme, mais dans un environnement aussi inflammable, elle accroît aussi le risque d’erreur, de surenchère ou de conflit indirect. Le nucléaire ne règle rien : il fige les tensions au lieu de les résoudre.
▌ Un message personnel à la jeunesse et aux décideurs africains face aux bouleversements du monde contemporain ?
À la jeunesse : ne laissez personne penser à votre place. Le monde qui vient aura besoin de votre lucidité autant que de votre audace.
Aux décideurs : l’histoire ne pardonne pas l’absence de vision. L’Afrique ne doit plus être seulement un espace stratégique pour les autres, mais un sujet géopolitique pleinement conscient de lui-même.
Interview menée par Marcien Essimi, pour Afrique54.net
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