■■À l’heure où la foi se confronte aux doutes modernes et où Le Sacrement de la Réconciliation peine parfois à trouver sa place dans les pratiques spirituelles contemporaines, Kossi Hervé Jolly Mehinto, titulaire d’un Doctorat en théologie dogmatique à l’Université pontificale Urbaniana à Rome, signe un ouvrage audacieux : « Le Sacrement de la Réconciliation – Libération de la prison du péché ».
■■ Dans cet entretien exclusif accordé à AFRIQUE54, le prêtre d’origine béninoise, incardiné dans le diocèse de Kaga Bandoro et en poste au grand séminaire Saint Marc de Bangui Bimbo en République centrafricaine, éclaire avec profondeur et pédagogie le sens du pardon, la portée libératrice de la confession et les enjeux spirituels, sociaux et humains d’un rite qu’il invite à redécouvrir comme un véritable chemin de guérison intérieure.
[ Réalisée par Marcien Essimi ]
▌Qu’ est-ce qui vous a conduit à écrire cet ouvrage sur le sacrement de la Réconciliation, dans un contexte où ce sacrement semble parfois délaissé ou mal compris ?
Je voudrais avant tout remercier la rédaction du média AFRIQUE54.NET qui m’a proposé cette interview dans le cadre de la mise en valeur de mon ouvrage « Le Sacrement de la Réconciliation – Libération de la prison du péché ».
Dans la pratique du Sacrement de la Réconciliation, le prêtre rencontre des frères et sœurs qui s’ouvrent avec confiance, humblement et font sentir qu’ils ont contemplé de façon concrète la présence de Dieu, ils ressentent une vraie libération de tout ce qu’ils portaient comme un poids.
J’ai voulu, nonobstant le délaissement ou la mauvaise compréhension du Sacrement de la Réconciliation, rappeler, dans cet ouvrage, que le péché est comme une prison. Mais j’ai surtout voulu faire comprendre l’importance de ce sacrement qui guérit, à la fois des blessures spirituelles subies en tombant dans le péché et de l’habitude de continuer à pécher contre sa volonté.
Le Sacrement de Réconciliation est vraiment un sacrement de libération de la prison du péché. L’homme fait cruellement l’expérience quotidienne du péché. C’est une réalité de notre existence humaine. Et il me semblait important de rappeler comment Dieu offre un remède à cette prison. Un cœur contrit et repentant reçoit la libération de la prison ; la grâce de la libération, la grâce du sacrement de la Réconciliation opère dans un cœur brisé et lui redonne la joie de la liberté.
▌ Vous parlez de la Réconciliation comme d’une “libération de la prison du péché”. En quoi le péché peut-il être compris aujourd’hui comme une forme d’enfermement spirituel, psychologique ou existentiel ?
Nous entendons parfois parler de l’alcoolodépendance : ces hommes et femmes qui sont enfermés dans leur envie irrépressible de consommer de l’alcool. Nous sommes passés peut-être une fois à côté d’une prison ou même nous y sommes entrés. Le péché enferme l’homme encore plus profondément au point qu’il tisse autour de lui un filet duquel il lui est impossible de s’échapper sans l’amour divin.
Le pécheur est toujours prisonnier de son orgueil, de son rejet de l’amour de Dieu. Sa prison spirituelle s’exprime par son désir manifeste de subordonner Dieu à ses voies humaines, à ses ambitions. Ce péché d’orgueil a emprisonné le peuple d’Israël, qui s’est pris au piège de l’idolâtrie.
Le péché emprisonne l’homme dans ses désirs (désirs de l’homme). L’homme s’enferme dans les « tombes de l’envie » (expression utilisée dans l’article « Péché » in Vocabulaire de Théologie Biblique éd. du Cerf, Paris, 1981 p. 936.), devient esclave de sa cupidité qui lui fait oublier l’amour gratuit d’un Dieu qui marche à ses côtés.
L’homme se rend prisonnier de son envie, du tentateur et trompeur (le diable), victime de sa séduction. Il se met dans une attitude – habitude dont il n’a plus la force de se départir ou qu’il croit fatale. Le péché est un refus de la lumière ou un refus de reconnaître le pouvoir d’agir de Jésus (cf. Marc 3,29). Le pécheur devient prisonnier des ténèbres spirituelles.
▌ Selon vous, quelles sont les principales incompréhensions ou peurs qui éloignent les fidèles du sacrement de la Réconciliation, notamment dans les sociétés contemporaines et africaines ?
Nous avons toujours des réticences dans certaines situations. Elles ne manquent pas aussi dans notre vie spirituelle. Les peurs ou les incompréhensions qui éloignent aujourd’hui les fidèles du sacrement de la Réconciliation dans nos sociétés peuvent être: la peur d’exposer sa vie devant un autre, de dévoiler sa vie profonde à un homme comme soi ; la honte de dire tout ce qu’on a fait en cachette devant un homme qu’on connait (pécheur comme soi) mais aussi de répéter les mêmes péchés.
Il y a aussi l’appréhension d’être devant un tribunal ; la perception du sacrement de la Réconciliation comme un simple rite ou même parfois comme le lieu d’une enquête faite par le prêtre sur sa vie privée ; la récidive, la perception magique du sacrement de Réconciliation, comme si dès la confession, nous sommes immunisés contre le péché alors que la confession invite à faire des efforts tout en comptant sur Dieu : « Moi, non plus, je ne te condamne pas ; va et désormais ne pêche plus » (Jn 8, 11) ; la confusion entre le sacrement de la Réconciliation et les entretiens avec le psychologue ; parfois cette réflexion : si c’est Dieu qui pardonne les péchés, pourquoi aller me mettre devant un pécheur comme moi et dire mes péchés pour recevoir le pardon que je peux recevoir en parlant directement à Dieu dans le secret de mon cœur ?
▌ Comment articuler la dimension personnelle du pardon avec ses implications communautaires, sociales et même politiques, dans des sociétés marquées par la violence, l’injustice ou les conflits ?
Nous recevons le pardon de Dieu qui nous libère de nos offenses. Si je vais vers Dieu pour me réconcilier avec lui, cela implique que je vais aussi vers mon frère avec qui je vis et que j’ai offensé ou qui m’a offensé. Je pourrais dire que ce sont là déjà les implications communautaires, sociales et politiques. Une société réconciliée avec elle-même est une société réconciliée avec Dieu. Nous reprenons, dans la prière du Pater reçue du Fils de Dieu : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés » (Mt 6,12).
Le pardon a une dimension cruciforme (dimension verticale et dimension horizontale). Le pardon est reçu et donné : reçu de Dieu et donné au frère, reçu du frère et donné au frère., nos sociétés marquées par les conflits, l’injustice et la violence ne vivront vraiment la liberté et la joie du pardon que si elles entrent dans cette logique “du donner et du recevoir” intrinsèque au pardon.
▌Le sacrement de la Réconciliation est parfois perçu comme un simple rite. Comment peut-il redevenir une véritable expérience de conversion intérieure et de guérison profonde ?
Il n’y a pas de sacrement sans un rituel. Mais le sacrement ne pourrait être réduit à cet ensemble de rites. Plus que le rite, un sacrement est toujours le lieu du don qui vient gratuitement de Dieu. Pour que le sacrement de la réconciliation redevienne une véritable expérience de conversion intérieure et de guérison profonde, il faut cultiver cette conscience qui fait comprendre que ce sacrement est une sublime rencontre avec le Seigneur qui suscite en nous le désir de le rencontrer, qui nous précède et qui nous accueille et nous rétablit dans la communion avec lui dans le pardon qu’Il nous accorde gratuitement. Dieu précède l’homme ; il prend l’initiative d’éveiller la repentance dans son cœur ; il est toujours celui qui agit en accordant le pardon au cœur repenti et contrit du pénitent. Le sacrement de la réconciliation est donc le lieu de la rencontre avec Dieu et non un simple rite.
▌ Quel rôle spécifique les prêtres et les pasteurs doivent-ils jouer aujourd’hui pour redonner sens, crédibilité et attractivité à ce sacrement ?
Il est vrai que dans le monde actuel, il faut redonner de la crédibilité, du sens et de l’attractivité au spirituel. S’agissant en particulier du sacrement de la Réconciliation, le prêtre doit lui-même vivre ce sacrement, s’en approcher régulièrement pour donner le témoignage de ce que la miséricorde gratuite de Dieu fait dans sa vie et de sa vie. Le prêtre doit accomplir « une tâche paternelle, révélant aux hommes le cœur du Père, manifestant l’image du Christ Pasteur » (Rituel romain n° 10) (cf. Jn10, 14).
Cette référence au « paterno munere » (fonction paternelle) est très importante, souligne le Père Jounel, car elle introduit une connotation plus profonde dans la notion de ministère. Le prêtre n’est pas un simple instrument ; il doit « actualiser en sa personne une présence de l’Autre ». Cette même intuition trouve un écho dans le rituel francophone, qui reconnaît que le confesseur « est pour ses frères le visage du Christ venu pour les pécheurs ». (Rituel français n° 22c) En accompagnant le pécheur dans son passage de la mort et du péché à la joie pascale, le ministre l’ouvre à la miséricorde divine.
Dans cette perspective, le prêtre doit se montrer aussi un frère au service de son frère dans sa disponibilité pour l’accès à ce sacrement en tout temps et pour un long temps. Le ministre du sacrement de la réconciliation est donc un «serviteur du pardon de Dieu». Il est à la fois «médecin des âmes» et «juge», «père» et «frère».
Son rôle est une réalité riche et complexe, transcendant toutes les catégories sociologiques et résolument située au niveau des choses de l’Esprit. Le prêtre doit avoir le cœur toujours tourné vers l’image de la douceur du Christ. Le sacrement de la Réconciliation est un événement divino-humain, c’est-à-dire théandrique.
▌ Dans un monde traversé par la culpabilité diffuse, la quête de bien-être et le développement des thérapies psychologiques, quelle est, selon vous, la spécificité irremplaçable de la Réconciliation chrétienne ?
Aujourd’hui, certains sont victimes d’un sentiment de culpabilité, d’autres sont en perpétuelle quête du bien-être social, matériel. Et alors les thérapies psychologiques sont répandues partout. La spécificité de la Réconciliation chrétienne est qu’elle nous vient avant tout de Dieu lui-même et nous ouvre à Lui ; c’est Lui la source et l’initiateur de la Réconciliation (entre Lui et nous, entre nous-mêmes) ; ensuite la Réconciliation chrétienne nous délivre des emprises du péché et nous transmet enfin l’aptitude à vaincre le péché. Le sacrement donne la grâce de continuer le combat contre le péché. Le retour à Dieu renouvelle l’homme dans son être total.
▌ Quel message central souhaitez-vous adresser aux chrétiens – et au-delà – à travers ce livre, en particulier à celles et ceux qui se sentent éloignés de Dieu ou enfermés dans une histoire personnelle douloureuse ?
Chacun de nous, dans l’amour de Dieu, vaut plus que son péché. L’être humain ne peut être réduit à une histoire personnelle douloureuse. Nous valons plus que nos douleurs, nos échecs, nos péchés. L’amour divin est plus puissant que le péché humain. Je voudrais ici reprendre les paroles de ce chant de carême : «… Nul n’est trop loin pour Dieu…Rien n’est perdu pour Dieu…Rien n’est fini pour Dieu… »
Dieu nous attire toujours à Lui, nous devance et nous accueille toujours les bras grandement ouverts quelles que soient nos offenses (cf. Lc 15,20). Il attend joyeusement notre réponse dans la démarche vers Lui. A chacun de nous de saisir cette heureuse et permanente opportunité que Dieu nous offre dans le pardon reçu et donné.
© Afrique54.net ] Interview réalisée par Marcien Essimi
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BIBLIOGRAPHIE




