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[ INTERVIEW ] Les 4 vérités de l’écrivain français Hervé Percepied, le père du livre : « Le Sinaï égyptien : Mythe ou réalité ? »

[ Auteur à l’Honneur ] – Les 4 vérités de l’écrivain français Hervé Percepied , le père du livre : « Le Sinaï égyptien : Mythe ou réalité ? »

 

■■ Entre histoire, frontières et récits concurrents, le Sinaï demeure l’un des territoires les plus chargés de symboles et de tensions du monde contemporain. Dans un entretien exclusif accordé à AFRIQUE54, Hervé Percepied, auteur de « Le Sinaï égyptien : Mythe ou réalité ? », revient sur les racines historiques, les enjeux géopolitiques et les zones d’ombre qui entourent cette région stratégique. Une plongée éclairante au cœur des archives, des narrations officielles et des vérités disputées, pour mieux comprendre ce que révèle – et ce que dissimule – la ligne fragile des frontières.

 

■■ Le diplômé de l’ESCP Paris Business School et de l’ENSPTT Paris, présent au Sinaï dès 1971, est un chercheur indépendant français qui a réalisé « l’exégèse des documents et des conditions historiques qui ont présidé à l’émergence des frontières de l’Égypte d’aujourd’hui ». Il nous propose « un correctif au narratif international concernant la frontière orientale de l’Égypte ».

 ▌Marcien Essimi : Pourquoi cet ouvrage ?

C’était pour répondre à une commande : un ami, éditeur d’une revue dédiée à la promotion de la richesse iconographique des pays d’outre-mer, qui souhaitait insérer dans son bulletin trimestriel un article sur le mystère entourant la création en 1841 de la première carte de l’Égypte moderne, puis sa disparition[1] . J’ai ressenti le besoin de prolonger la recherche sur ce thème, sur la base de mes précédents travaux, en faisant l’exégèse des documents et des conditions historiques qui ont présidé à l’émergence des frontières de l’Égypte d’aujourd’hui, avec le pressentiment que je parviendrais peut-être à proposer un correctif au narratif international concernant la frontière orientale de l’Égypte.

▌Vous voulez dire que la formation des frontières de l’Égypte, au XIXe siècle principalement, est un processus mal connu ou mal compris ?

Hervé Percepied : Absolument. Sans dévoiler le contenu de l’ouvrage, on peut dire que la délimitation des frontières orientales du pays ne tient qu’à un tout petit nombre d’acteurs, sinon à un seul. Et c’est pourquoi je me suis mis dans la peau du négociateur en chef de la frontière, sir Evelyn Baring, futur lord Cromer, le consul général britannique au Caire – ce que personne, aucun chercheur, n’avait fait jusque-là – pour mettre au jour la mécanique intime de ses ambiguïtés et de ses turpitudes et la façon brillantissime avec laquelle il avait manipulé tous les intervenants de l’époque pour parvenir à un résultat qui a tenu plus de cent ans mais qui reste éminemment fragile sur un plan juridique ou géopolitique.

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En 1892 tout particulièrement, mais aussi en 1906, la mise en condition des différents acteurs est d’une telle subtilité qu’il m’a fallu procéder comme un archéologue sur son champ de fouilles, par un décapage successif des différents niveaux de compréhension, avant de pouvoir restituer la réalité glaçante du montage conçu par Baring.

▌ Sur quelles sources vous êtes-vous appuyé et en quoi sont-elles nouvelles ?

L’ensemble de mes citations est dûment référencé en bas de page et tous les livres et documents sur lesquels je me suis appuyé sont repris dans les sources listées en fin d’ouvrage. Toutes les problématiques nous ramènent à Méhémet Ali, le fondateur de l’Égypte moderne, et à son investiture de 1841 sous la haute surveillance de lord Palmerston, le grand prédécesseur d’Evelyn Baring. La consultation des Mémoires des protagonistes de l’époque, dont le diplomate François Guizot, s’est avérée très intéressante.

Je voudrais ensuite citer la remarquable compilation de tous les télégrammes échangés entre Evelyn Baring et le Foreign Office, réalisée en 1986 par Patricia Toye, et qui est particulièrement éclairante sur la période de 1892 à 1906. Elle n’est malheureusement accessible qu’en bibliothèque, de même que l’édition complète des firmans (édits émanant du sultan ottoman). Les télégrammes diplomatiques français – négligés à ce jour – sont pour partie en accès libre sur Internet et m’ont été très utiles pour décrypter les évènements avec un regard neuf.

De même, la consultation à Nantes des documents originaux conservés dans les archives diplomatiques françaises me fut précieuse. Les écritures manuscrites sont parfois difficiles à déchiffrer mais le français était la langue diplomatique de l’époque et cela m’a aidé. Tous les diplomates au Caire et à Constantinople s’exprimaient en français. Paul Cambon après son passage à Constantinople fut ambassadeur à Londres pendant vingt-deux ans sans jamais parler un traître mot d’anglais ! Une plongée dans l’histoire de l’Égypte et du Soudan au XIXe siècle s’est avérée nécessaire à la compréhension des évènements.

 

Conflit israélo-palestinien : Hervé Percepied analyse le rôle du Sinaï et de l’Egypte dans la création de l’État Palestinien

 

La lecture critique des thèses inverses de la mienne – celle de l’Israélien Yitzhak Gil-Har ou encore celle du docteur égyptien Younan Labib-Rizk (lequel s’est appuyé exclusivement sur des sources anglaises dépourvues de toute neutralité) – m’a été également très utile, pour en découvrir les erreurs d’interprétation, les partis pris ou les omissions.

▌ Ce faisant, ne risquez-vous pas de porter préjudice aux intérêts égyptiens, par une démarche inutilement provocatrice ?

Cette démarche n’est provocatrice que dans le sens étymologique de « faire naître quelque chose ». Nous avons ici l’ambition de susciter une réflexion, une prise de recul sur la question des frontières, laquelle doit être abordée avec humilité et non avec dogmatisme, en gardant à l’esprit que la problématique des frontières au Proche-Orient est un abcès douloureux, quoique à l’état latent, dont le traitement de fond pourrait libérer des opportunités décisives, y compris bien entendu au profit de l’Égypte. Si ma démarche amène à remettre en cause le consensus actuel sur la frontière du Sinaï, j’assume qu’elle soit perçue comme iconoclaste, parce qu’elle se veut avant tout constructive.

 

La frontière de l’Égypte dans l’antiquité

▌Vous aviez déjà abordé cette question en 2012, dans votre livre « Israël-Palestine : Vers une paix historique ». Vous avez été peu entendu. En quoi la situation d’aujourd’hui vous paraît-elle plus propice ?

Nul doute qu’à l’époque de la rédaction du livre que vous évoquez la caution du grand résistant et diplomate Stéphane Hessel ne suffisait pas à accréditer l’idée que le chemin vers la paix au Proche-Orient ne passait pas par une ligne droite, mais plutôt par un chemin tortueux nécessitant de remettre à plat la problématique des frontières. Mais le 7-octobre 2023 a mis à bas toutes les certitudes et pourrait ouvrir dans un futur proche un nouveau champ d’exploration des chemins vers la paix.

▌C’est-à-dire ?

L’irruption dramatique des « soldats » du Hamas en territoire israélien a provoqué un électrochoc qui a été ressenti de manière très différente selon les publics, car il a révélé l’affrontement des mémoires et des histoires. Les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie sont comme des chats tirés dès 1948 hors de leur tanière, enfermés dans un sac depuis des lustres et que l’on pique à travers le sac avec des banderilles. Ils sont en état de torture psychologique et physique. Celui qui ne comprend pas cela ne peut concevoir que des êtres humains surgis du sac puissent exulter d’une telle haine viscérale.

Les Juifs portent le fardeau des stigmatisations dont ils ont fait l’objet depuis qu’ils ont massivement quitté la terre d’Israël il y a deux mille ans. Les juifs ashkénazes ont subi la ségrégation dans des ghettos, ou l’expulsion, puis les pogroms synonymes de nettoyage ethnique et d’éradication, et enfin la shoah, l’extermination. Les juifs d’Orient ont souffert du mépris, de l’abaissement et des vexations associés à leur statut de dhimmi, avec l’omniprésence de la peur. Celui qui n’intègre pas cela ne peut pas comprendre la peur rétrospective qui s’est emparée des juifs israéliens et le feu d’une violence mortifère inouïe qu’ils ont déclenché par réaction sur Gaza.

 

La frontière de l’Égypte en 1841

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Ce qui pourrait être considéré en Europe comme un massacre odieux perpétré par des terroristes fous appuyés de l’extérieur a été vécu en Israël comme un combat existentiel face à l’Axe du mal. En regard d’une tentative de « rejeter les Juifs à la mer », ou perçue comme telle, s’est révélée chez les « extrêmes » la tentation d’« expulser les Palestiniens de tout le territoire entre la mer Méditerranée et le fleuve Jourdain ».

  ▌ Mais pourquoi dites-vous que pourrait maintenant s’ouvrir un nouveau champ d’exploration des chemins vers la paix ?

Parce que ces deux tentatives ont échoué. Je veux dire par là que les deux rêves d’expulser les Juifs de toute la Palestine ou d’expulser les Arabes de toute la terre d’Éretz Israël ont échoué, comme on peut le constater aujourd’hui. L’attaque du Hamas d’octobre 2023 a eu une portée symbolique considérable, au sein des deux peuples, mais son effet pratique sur le contrôle du territoire est resté nul. Les Gazaouis se sont accrochés à leur terre malgré le déluge de feu et les privations, tandis que l’Égypte maintenait fermée sa frontière. De l’autre côté, les Palestiniens de Cisjordanie sont restés stoïques malgré les provocations, et ils n’ont pas été expulsés.

Il ne reste plus désormais qu’une seule solution praticable : la solution à deux États. Mais s’il faut deux États, la « solution » est loin d’être sur la table et loin d’être acceptée, puisqu’avant 1967 les Palestiniens n’étaient nullement satisfaits de leurs frontières, qu’ils ont perdues depuis, et que les Israéliens ont montré eux aussi leur appétence à vouloir beaucoup plus que ce dont ils disposaient déjà avant la guerre des Six-Jours !

 

 

Alors que tant de gens souffrent et meurent, alors que les traumatismes des deux peuples sont exacerbés, je ne désespère pas que les politiciens de tous bords finissent enfin par comprendre qu’il nous faut rechercher pour cette solution à deux États de nouvelles marges de manœuvre, disruptives et positives, à la lumière de l’Histoire avec un grand H, et pour cela se pencher sur la contribution à la paix de tous les intervenants possibles, à commencer par le grand voisin qu’est l’Égypte dont il est ici question, étant bien sûr précisé que toute contribution significative requerrait une contrepartie très substantielle. Quand la dispute sur le partage d’un gâteau est sans fin, il faut rechercher un plus grand gâteau, faire appel à un mouvement de générosité sans précédent, annonciateur de grands bénéfices pour celui qui reçoit comme pour celui qui donne.

 ▌Nous parlons de l’Égypte, mais qu’en est-il de la responsabilité de la Grande-Bretagne et de la France ?

Leur responsabilité est écrasante. À l’époque que nous décrivons, ces deux nations se sont partagé la moitié du monde. Elles doivent maintenant dire la vérité sur ce qui s’est réellement passé lors de l’élaboration des frontières du Proche-Orient, faire leur mea-culpa sur les fautes commises et les compromissions assumées. Les Américains ont le pouvoir de l’argent, des armes et de la technologie. Les Français et les Anglais ont une responsabilité morale d’où découle un devoir : celui de rechercher avec les diplomaties de la région les ajustements territoriaux qui feraient sens, dans l’intérêt et le respect de la dignité de tous, et qui pourraient contribuer à l’émergence d’une paix durable.

 

 

 

© Afrique54.net | Interview réalisée à distance par Marcien Essimi

[1] Le Sinaï égyptien : mythe ou réalité ? Images & Mémoires, Bulletin n°78, Automne 2023, pp. 26-31

 

 

 

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