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Duel géopolitique Moscou-Paris en Afrique – Interview Exclusive avec Ivor Ichikowitz , Fondateur et Créateur de African Youth Survey

ENTRETIEN AVEC  Ivor Ichikowitz  , Fondateur et Créateur de African Youth Survey

« La jeunesse africaine ne veut pas remplacer une dépendance occidentale par une dépendance orientale. »

 

54 % contre 47 % : en 2026, la Russie dépasse pour la première fois la France dans l’influence perçue par les jeunes Africains. Mais au-delà du duel Moscou-Paris, c’est tout le logiciel des relations internationales avec l’Afrique qui vacille. Seuls 15 % des jeunes interrogés placent encore l’histoire et les liens culturels parmi les critères prioritaires d’un allié, quand 43 % privilégient les investissements et les infrastructures. Pour Ivor Ichikowitz, fondateur de l’African Youth Survey,  qui a accordé une interview exclusive à Marcien Essimi du média Afrique54, cette évolution marque la fin de l’allégeance automatique et l’émergence d’une jeunesse qui entend négocier avec le monde selon ses intérêts, ses exigences et son avenir.

▌Votre enquête révèle qu’en 2026, la Russie dépasse pour la première fois la France en termes d’influence perçue auprès des jeunes Africains (54 % contre 47 %). Peut-on parler d’un véritable tournant géopolitique ou s’agit-il d’une évolution conjoncturelle?

Ivor Ichikowitz : C’est un signal géopolitique important, mais je me garderais de déclarer un réalignement définitif sur la base d’une seule vague. Ce que nous pouvons affirmer, c’est que le centre de gravité se déplace. En 2024, 44 % des jeunes interrogés considéraient la Russie comme influente dans leur pays. Ils sont 54 % en 2026, soit une progression de dix points en deux ans. La Russie devance désormais la France, dont l’influence est citée par 47 % des répondants.

Le chiffre le plus révélateur n’est toutefois pas seulement le classement. Il montre que les jeunes Africains ne considèrent plus les partenariats hérités comme permanents. Ils comparent, évaluent et réévaluent les puissances en fonction de ce qu’elles semblent offrir aujourd’hui. La carte des alliances devient plus concurrentielle, plus fluide et surtout plus africaine dans sa logique, car elle est de plus en plus déterminée par l’intérêt national perçu plutôt que par l’histoire diplomatique.

IL faut aussi distinguer influence et préférence absolue. La Russie progresse fortement, mais sa présence est très inégale selon les pays. Elle est spectaculaire au Burkina Faso, au Congo-Brazzaville et au Tchad, beaucoup moins en Somalie ou au Liberia. Nous assistons donc moins à un basculement uniforme du continent qu’à l’émergence de plusieurs Afriques géopolitiques. Le véritable tournant est là: aucune puissance ne peut désormais tenir pour acquise la loyauté d’une nouvelle génération africaine.

 

▌Selon vous, quels sont les principaux facteurs qui expliquent le recul continu de l’influence française depuis 2020, notamment dans plusieurs pays d’Afrique francophone?

Ivor Ichikowitz : Notre enquête mesure des perceptions, elle ne permet pas d’attribuer scientifiquement ce recul à une cause unique. Elle permet néanmoins d’identifier un changement profond dans les critères de jugement. Seuls 15 % des jeunes citent une histoire commune ou des liens culturels parmi les qualités les plus importantes d’un allié. En revanche, 43 % privilégient la capacité à investir dans l’économie et les infrastructures, 39 % le respect des ressources naturelles, 34 % le respect de la souveraineté et de la non-ingérence, et 30 % l’accès aux technologies avancées et au transfert de connaissances.

Cela signifie que le capital historique de la France reste réel, mais qu’il ne suffit plus. Une langue partagée, des réseaux éducatifs ou une longue relation diplomatique peuvent ouvrir une porte. Ils ne garantissent plus que cette porte restera ouverte. Une partie de la jeunesse francophone associe encore la France à une relation asymétrique, à des décisions prises entre élites et à une présence qui n’est pas toujours traduite en bénéfices visibles dans la vie quotidienne. Dans le même temps, de nouveaux acteurs se présentent avec des offres plus immédiatement lisibles: infrastructures, sécurité, commerce, technologie ou financement.

Il serait pourtant erroné de parler d’un rejet total de la France. Parmi les jeunes qui perçoivent son influence, 87 % la jugent positive, et 85 % considèrent la France comme un allié. Le problème français n’est donc pas l’absence de bonne volonté. C’est une perte relative de centralité. La France ne souffre pas d’un déficit d’histoire en Afrique, mais d’une exigence nouvelle de preuve contemporaine.

▌La Russie enregistre des scores particulièrement élevés au Burkina Faso (95 %), au Congo-Brazzaville (69 %) et au Tchad (65 %). Quels leviers, diplomatiques, économiques, sécuritaires ou communicationnels, expliquent cette progression spectaculaire?

Ivor Ichikowitz : Le rapport souligne que ces trois pays ont développé des liens diplomatiques, économiques et militaires croissants avec la Russie. Dans des contextes où la sécurité est une préoccupation quotidienne, l’offre russe est souvent perçue comme directe: soutien militaire, coopération sécuritaire, relation d’État à État et discours de non-ingérence. Elle s’inscrit aussi dans un langage de souveraineté qui trouve un écho particulier dans des pays où une partie de l’opinion veut rompre avec les anciennes dépendances.

La dimension communicationnelle compte également. La Russie a su se présenter comme une puissance qui ne donne pas de leçons, qui respecte les choix politiques nationaux et qui conteste l’ordre dominé par l’Occident. Ce récit est puissant auprès d’une génération très attentive à la dignité, au contrôle des ressources et à la capacité des gouvernements africains à choisir eux-mêmes leurs partenaires. Dans certains pays, la progression russe est autant symbolique que matérielle : elle incarne l’idée qu’une alternative existe.

Mais il faut rester précis. L’enquête ne décompose pas la part exacte de chacun de ces leviers et l’influence perçue n’est pas un blanc-seing. Au niveau continental, 83 % de ceux qui perçoivent l’influence russe la jugent positive et 86 % voient la Russie comme un allié. Pour conserver cette position, Moscou devra démontrer qu’elle peut apporter davantage que de la sécurité ou un récit politique. À long terme, les jeunes jugeront aussi la Russie sur les emplois, les investissements, les compétences et la prospérité qu’elle contribue réellement à créer.

 

▌Votre étude montre que seulement 15 % des jeunes choisissent un partenaire en fonction des liens historiques ou culturels. Assiste-t-on à la fin de la « Françafrique » dans l’imaginaire des nouvelles générations africaines?

Ivor Ichikowitz : Nous assistons certainement à la fin de la « Françafrique » comme principe d’allégeance automatique. L’histoire n’a pas disparu, mais elle n’est plus un mandat permanent. Pour une génération née longtemps après les indépendances, une relation ne peut plus être justifiée uniquement par ce qu’elle a été. Elle doit démontrer ce qu’elle apporte maintenant et ce qu’elle permettra de construire demain.

Les liens linguistiques, universitaires, culturels et humains restent importants. De nombreux jeunes Africains francophones continuent de regarder vers la France ou la Belgique pour les études, la culture ou la mobilité. Mais ces attaches coexistent désormais avec des relations économiques avec la Chine, des partenariats technologiques avec l’Inde, des attentes sécuritaires envers la Russie ou les États-Unis, et un intérêt croissant pour d’autres acteurs. La nouvelle génération ne choisit plus nécessairement une seule famille diplomatique. Elle compose un portefeuille de partenaires.

C’est pourquoi je parlerais moins de la disparition de la France que de la disparition de son exclusivité. La « Françafrique » perd sa force lorsque la proximité avec Paris est perçue comme une fin en soi, organisée entre gouvernements et insuffisamment reliée aux aspirations de la population. Elle peut être remplacée par une relation franco-africaine moderne, mais seulement si celle-ci devient plus transparente, plus réciproque et plus directement utile aux jeunes Africains.

 

▌Plus de la moitié des jeunes Africains privilégient désormais les partenaires capables de générer des investissements, des emplois et des opportunités économiques. Ce pragmatisme traduit-il une rupture durable avec les considérations idéologiques ou politiques ?

Ivor Ichikowitz : Je ne crois pas que cette génération abandonne les valeurs. Elle refuse plutôt que les valeurs soient utilisées comme substitut aux résultats. Dans l’enquête, 55 % des jeunes privilégient les alliances avec des pays capables d’apporter des bénéfices concrets, notamment en matière de commerce et d’investissement, contre 42 % qui donnent la priorité à la proximité des valeurs et des systèmes politiques. C’est une différence nette, mais ce n’est pas un rejet de la démocratie, des droits ou de la souveraineté.

Les mêmes répondants placent les valeurs démocratiques et les droits humains, ainsi que le respect de la souveraineté et de la non-ingérence, à 34 % chacun parmi les critères d’un bon allié. Ils veulent donc des résultats accompagnés de respect. Le message n’est pas : « Peu importe la manière dont vous agissez, pourvu que vous investissiez. » Le message est: « Ne nous demandez pas de choisir entre notre dignité et notre développement. »

Je pense que ce pragmatisme est durable parce qu’il est enraciné dans des réalités très concrètes. Le coût de la vie est devenu l’événement le plus marquant des cinq dernières années. Pour les cinq années à venir, la création d’emplois bien rémunérés, citée par 27 %, et la réduction de la corruption, citée par 25 %, sont les deux premières priorités. Une idéologie qui ne crée ni emploi, ni compétence, ni possibilité ne suffit plus. Cette jeunesse ne devient pas moins politique. Elle devient plus exigeante sur ce que la politique doit produire.

▌Face à la Russie, à la Chine, aux États-Unis, à la Turquie, aux pays du Golfe ou encore à l’Inde, quelles puissances répondent aujourd’hui le mieux aux attentes de la jeunesse africaine ?

Ivor Ichikowitz : Parmi les puissances directement évaluées dans l’édition 2026, la Chine présente aujourd’hui la combinaison la plus forte de portée et de faveur. Son influence est reconnue par 79 % des jeunes, 95 % de ceux qui la perçoivent la jugent positive et 95 % la considèrent comme un allié. Les États-Unis conservent la plus grande portée, avec 81 % d’influence perçue, et restent vus comme un allié par 88 %, mais leur influence est jugée moins chaleureusement que celle de la Chine.

L’Union européenne bénéficie aussi d’un capital considérable: neuf jeunes sur dix la considèrent comme un allié. L’Inde est l’acteur dont la progression mérite particulièrement l’attention. Son influence perçue atteint 45 %, soit huit points de plus qu’en 2024, tandis que 91 % de ceux qui la perçoivent la jugent positive et 90 % la voient comme un allié. La Russie, elle, progresse rapidement mais de façon géographiquement concentrée. La France conserve une bonne image, même si sa portée relative recule.

L’enquête ne permet pas de classer la Turquie ou les pays du Golfe, qui ne faisaient pas partie de cette batterie de questions. Il serait donc imprudent de leur attribuer un rang. Mais elle permet de définir le modèle qui gagnera : investissements visibles, infrastructures utiles, transfert de technologies, accès aux marchés, emplois locaux, respect des ressources et relation prévisible. Le vainqueur de la compétition africaine ne sera pas nécessairement un drapeau. Ce sera une manière de travailler.

▌ Le Burkina Faso présente un paradoxe intéressant : malgré un contexte sécuritaire difficile, il affiche parmi les plus hauts niveaux d’optimisme de l’enquête. Comment expliquez-vous cette confiance de la jeunesse burkinabè dans l’avenir de son pays?

Ivor Ichikowitz : Le Burkina Faso est l’un des résultats les plus saisissants de cette édition. Soixante pour cent des jeunes Burkinabè estiment que l’Afrique va dans la bonne direction, 83 % disent la même chose de leur propre pays et de leur économie nationale, et 91 % se déclarent optimistes ou enthousiastes quant à l’avenir. Dans le même temps, 44 % citent l’instabilité politique comme l’événement ayant eu le plus d’impact au cours des cinq dernières années et 30 % placent la paix et la stabilité au premier rang des conditions du progrès.

Il n’y a pas forcément contradiction. L’optimisme peut être un jugement sur la trajectoire et sur le leadership plutôt qu’un audit de la situation sécuritaire actuelle. Le rapport avance comme explication possible les réformes populistes engagées sous le gouvernement d’Ibrahim Traoré et une perspective économique jugée plus stable. Il relève également que 89 % des jeunes se disent satisfaits des efforts du gouvernement pour maintenir la stabilité politique. Cela peut traduire le sentiment qu’une rupture est en cours, que le pays reprend le contrôle de ses décisions et qu’un cap plus souverain est enfin proposé.

Nous devons néanmoins résister à la tentation de romantiser ces chiffres. Le rapport lui-même souligne la difficulté de les interpréter dans un pays confronté à une grave crise sécuritaire. L’optimisme burkinabè ne signifie pas que la jeunesse minimise le danger. Il signifie qu’elle peut reconnaître le danger tout en croyant à la possibilité d’un redressement. C’est un vote de confiance dans un avenir espéré, pas la négation du présent.

 

▌Votre enquête couvre plusieurs pays d’Afrique centrale, mais pas le Cameroun. Au regard des tendances observées dans la sous-région, pensez-vous que la jeunesse camerounaise exprimerait des attentes similaires vis-à-vis des partenaires internationaux?

Ivor Ichikowitz : Le Cameroun n’a pas été interrogé dans la vague 2026, même s’il figurait dans l’édition 2024. Je ne voudrais donc pas faire dire à l’enquête ce qu’elle ne mesure pas. L’un des enseignements essentiels de notre travail est précisément que les jeunes Africains ne forment pas un bloc homogène, et que les pays voisins peuvent exprimer des préférences très différentes.

Les résultats d’Afrique centrale illustrent cette diversité. En République démocratique du Congo et au Tchad, les jeunes accordent une importance particulière aux alliés capables d’apporter des bénéfices durables. Au Congo-Brazzaville, les valeurs partagées et la neutralité conservent davantage de poids. La Russie y est perçue comme influente par 69 %, contre 65 % au Tchad, tandis que les expériences historiques, sécuritaires et économiques ne sont pas les mêmes d’un pays à l’autre.

Il est raisonnable de penser que les grandes attentes continentales, emplois, infrastructures, technologie, souveraineté et respect des ressources, seraient également présentes au Cameroun. Mais leur intensité, leur ordre et les partenaires jugés les plus crédibles pourraient être façonnés par des facteurs spécifiquement camerounais: la dualité anglophone-francophone, les enjeux de sécurité, les perspectives d’emploi, la confiance politique et l’expérience concrète des investissements étrangers. Seule une nouvelle enquête dédiée permettrait de répondre avec sérieux.

▌Les jeunes interrogés semblent désormais évaluer les partenaires étrangers sur leur capacité à produire des résultats concrets. Quels enseignements les puissances occidentales, et en particulier la France, devraient-elles tirer de cette évolution ?

Ivor Ichikowitz : Le premier enseignement est que l’accès aux dirigeants ne doit pas être confondu avec la confiance de la population. Une relation diplomatique peut être ancienne, dense et institutionnalisée, mais elle sera jugée par les jeunes sur des preuves visibles : combien d’emplois ont été créés, combien d’entreprises locales ont grandi, quelles compétences ont été transférées, quelles infrastructures fonctionnent et quelle part de la valeur reste dans le pays.

Le deuxième enseignement est celui de la méthode. Les partenaires occidentaux doivent passer d’une logique de prescription à une logique de co-construction. Cela signifie écouter avant d’annoncer, associer davantage les jeunes et les entreprises africaines, favoriser les achats locaux, investir dans les compétences, publier des engagements mesurables et accepter que les gouvernements africains diversifient leurs relations. Le respect de la souveraineté n’est pas un détail rhétorique: 34 % des jeunes en font un critère central, tandis que 39 % insistent sur le respect des ressources naturelles.

 

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Pour la France, le constat est exigeant mais il n’est pas fatal. Elle conserve une image largement positive et 85 % des jeunes la considèrent comme un allié. Elle dispose donc d’un capital que beaucoup d’autres puissances n’ont pas. Mais ce capital doit être réinvesti. La culture, la langue et l’histoire peuvent enrichir une relation moderne, elles ne peuvent plus en être l’argument principal. La crédibilité future de la France dépendra moins de la fréquence de ses discours sur l’Afrique que de la capacité des jeunes Africains à montrer ce que la relation a changé dans leur propre vie.

 

▌L’emploi, la lutte contre la corruption, les infrastructures, le transfert de technologies et le respect des ressources naturelles apparaissent comme des priorités majeures. Quel message cette génération adresse-t-elle aux gouvernements africains eux-mêmes?

 Ivor Ichikowitz : Le message est direct : les gouvernements africains ne peuvent pas externaliser la responsabilité du développement. Les partenaires étrangers peuvent financer, investir, partager des compétences ou ouvrir des marchés, mais ils ne peuvent pas remplacer une stratégie nationale, des institutions efficaces et une gouvernance responsable. Comme le rappelle le rapport, la tâche des gouvernements n’est pas de rechercher le partenaire parfait. Elle est de construire des relations gagnant-gagnant qui servent l’intérêt national et produisent des résultats pour les citoyens.

Les chiffres relient très clairement économie, gouvernance et sécurité. La création d’emplois bien rémunérés est la première priorité pour le progrès, à 27 %, suivie de près par la réduction de la corruption, à 25 %. Par ailleurs, 54 % considèrent le chômage et la pauvreté comme la plus grande menace pour leur communauté, et la création d’emplois est de loin la réponse gouvernementale la plus souvent citée pour améliorer la sécurité. Les jeunes disent ainsi à leurs dirigeants: vous ne pouvez pas assurer durablement la stabilité par la seule force lorsque des millions de personnes ne voient aucune voie vers l’avenir.

Ils demandent également de négocier autrement avec le monde. Les ressources naturelles doivent soutenir l’industrialisation locale, la transformation, les compétences et l’entrepreneuriat, plutôt que de quitter le continent sans valeur ajoutée. Enfin, ils veulent une place réelle dans les décisions. Trois quarts estiment que trop peu de jeunes occupent des fonctions dirigeantes au gouvernement, et 79 % approuvent la création d’un poste de ministre de la Jeunesse. Cette génération ne demande pas seulement qu’on parle en son nom.  Elle demande le pouvoir de contribuer aux choix qui détermineront son avenir.

▌Quels enseignements les dirigeants africains, les investisseurs internationaux et les institutions multilatérales devraient-ils tirer de cette édition 2026 de l’Enquête auprès des jeunes Africains?

Ivor Ichikowitz : Pour les dirigeants africains, la leçon centrale est celle de l’autonomie stratégique. Dans un monde plus divisé, il ne s’agit pas de choisir mécaniquement un camp, mais de savoir ce que l’on veut obtenir de chaque partenariat. Une politique étrangère crédible doit être reliée à un projet national clair : emplois, industrialisation, infrastructures, sécurité, éducation, technologie et valeur ajoutée locale. Sans cette clarté, la diversification des partenaires risque simplement de remplacer une dépendance par une autre.

Pour les investisseurs, la jeunesse africaine constitue à la fois le marché, la main-d’œuvre, l’entrepreneuriat et la légitimité sociale de demain. Les projets qui réussiront seront ceux qui s’inscrivent dans la durée, renforcent les fournisseurs locaux, développent les compétences et expliquent clairement leur contribution au pays. Un investissement peut être financièrement important et politiquement invisible s’il ne crée pas de possibilités perceptibles. À l’inverse, un partenariat conçu avec les communautés et les entreprises locales peut produire un capital de confiance considérable.

Pour les institutions multilatérales, le message est: réformer pour rester légitimes. Les jeunes ne rejettent pas le multilatéralisme. L’Union africaine et les Nations Unies sont chacune perçues comme influentes par 77 %, et 80 % soutiennent une représentation africaine permanente au Conseil de sécurité de l’ONU. Ils demandent des institutions plus représentatives, plus réactives et davantage orientées vers la paix, la sécurité et les opportunités économiques. Ils ne veulent être ni des bénéficiaires passifs, ni une note de bas de page dans les décisions mondiales. Ils veulent être des co-auteurs.

 

▌Si les tendances observées en 2026 se confirment, à quoi pourrait ressembler la nouvelle géographie des alliances internationales en Afrique d’ici 2035 ? Quelles puissances risquent de gagner ou de perdre davantage d’influence auprès de la jeunesse africaine ?

 Ivor Ichikowitz : D’ici 2035, je m’attends moins à une Afrique divisée en blocs qu’à une mosaïque d’alliances, négociées pays par pays et parfois projet par projet. La jeunesse africaine n’exprime pas le désir de remplacer une dépendance occidentale par une dépendance orientale. Elle veut disposer de plusieurs options et utiliser la concurrence entre puissances pour obtenir de meilleures conditions. La nouvelle géographie sera donc plus multipolaire, plus transactionnelle et plus attentive aux résultats.

La Chine part avec une avance considérable parce qu’elle associe visibilité, infrastructures et perception positive. Elle devra cependant démontrer que ses projets créent suffisamment d’emplois, de transfert de compétences et de valeur locale. L’Inde pourrait être l’un des grands gagnants si elle transforme sa bonne image en présence plus large, notamment dans la technologie, les services, la santé, la formation et l’entrepreneuriat. L’Union européenne peut consolider sa position si son capital de confiance se traduit par des investissements et des possibilités économiques plus visibles. Les États-Unis resteront incontournables, mais leur influence dépendra de la constance de leur engagement au-delà des changements d’administration.

La Russie peut continuer à progresser dans les pays où la sécurité et la souveraineté dominent le débat, mais sa position sera difficile à maintenir si elle ne produit pas aussi de bénéfices économiques durables. La France risque de perdre davantage de terrain si elle s’appuie sur l’histoire, les réseaux institutionnels ou la nostalgie. Elle peut au contraire revenir fortement si elle redéfinit sa relation autour de la réciprocité et de résultats mesurables. Quant à la Turquie et aux pays du Golfe, que cette enquête ne classe pas, ils pourraient gagner là où leurs investissements sont rapides, visibles et adaptés aux priorités nationales. En 2035, la puissance la plus influente sera celle qui aura appris à être partenaire sans se comporter en patron.

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▌Votre enquête est devenue, en quelques années, l’une des principales références sur les perceptions de la jeunesse africaine. Quels nouveaux thèmes la Fondation de la Famille Ichikowitz entend-elle explorer dans les prochaines éditions afin d’accompagner les décideurs face aux profondes mutations géopolitiques du continent ?

 Ivor Ichikowitz : La géopolitique n’est qu’une couche de l’avenir africain. Nos prochaines publications vont examiner plus directement la manière dont les jeunes Africains pensent pouvoir construire leur propre prospérité. Nous nous intéresserons d’abord à l’avenir des opportunités : l’entrepreneuriat, l’accès à la technologie et à l’intelligence artificielle, les compétences nécessaires et les obstacles qui empêchent les idées de devenir des entreprises et des emplois.

Nous explorerons ensuite l’avenir de l’information, notamment la façon dont les jeunes consomment l’actualité, les médias auxquels ils font confiance, l’influence des plateformes numériques et la manière dont l’information façonne leur participation politique et sociale. Une autre partie de notre programme portera sur les niveaux de vie et l’égalité : ce que signifie réellement progresser pour cette génération, comment elle évalue la mobilité sociale et quelles inégalités elle considère comme les plus urgentes.

Notre ambition reste la même depuis 2020 : remplacer les suppositions sur la jeunesse africaine par des données recueillies directement auprès d’elle. L’édition 2026 repose sur 4 901 entretiens en face à face dans 16 pays, et l’ensemble des quatre vagues représente près de 19 000 entretiens dans 28 pays. Nous voulons continuer à élargir cette base, approfondir les comparaisons dans le temps et permettre aux décideurs de comprendre non seulement ce que les jeunes Africains pensent aujourd’hui, mais aussi comment leurs attentes changent et ce que ces changements annoncent pour le monde.

 

Par Interview réalisée par Marcien Essimi, pour  Afrique54 et La Voix Des Décideurs

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