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FMI – BEAC – BDEAC : ne supprimons pas le Guichet B, transformons-le en véritable outil de souveraineté économique

FMI–BEAC–BDEAC : ne supprimons pas le Guichet B, transformons-le en véritable outil de souveraineté économique

 

Par Charles Menye


Président du Comité Citoyen de Vigilance Financière CEMAC (CVFC) ; Expert en gouvernance publique et financement du développement en zone CEMAC

 

Depuis le 2 avril 2026, la BEAC a suspendu l’examen de toutes nouvelles demandes de refinancement au titre de son Guichet B. En quelques semaines, cette décision discrète a relancé un débat de fond que les institutions de la CEMAC ne peuvent plus se permettre d’éluder : celui de la stratégie de financement du développement en Afrique centrale.

Cette suspension n’est pas anodine parce qu’elle intervient précisément au moment où le Guichet B commençait à prouver son utilité : en 2025, plus de 122 milliards de FCFA de financements bancaires liés à des projets miniers, télécoms et agro-industriels avaient transité par ce mécanisme. Le mettre en sommeil à ce stade précis, c’est couper un levier de croissance au moment même où il commençait à porter ses premiers fruits.

 

Un outil trentenaire au cœur d’une tension institutionnelle majeure

Le Guichet B  (ou canal spécial de refinancement) est un dispositif du marché monétaire de la CEMAC opérationnel depuis le 1er juillet 1994. Il permet aux banques commerciales d’accéder à des ressources de refinancement auprès de la BEAC, à condition que ces ressources financent des crédits à moyen terme destinés à des projets d’investissement productif : mines, agro-industrie, énergie, télécommunications, infrastructures.

Dans une zone où le crédit long reste structurellement rare et coûteux, ce mécanisme répond à un besoin réel : combler le fossé entre les projets industriels qui nécessitent des financements sur cinq à dix ans et des banques commerciales qui privilégient, par prudence, les crédits à court terme. Le Gouverneur de la BEAC, Yvon Sana Bangui, avait lui-même annoncé dès septembre 2025 la nécessité de réviser le cadre réglementaire du Guichet B, créé dans les années 1990 afin d’en améliorer les performances.

Ce contexte rend d’autant plus délicate l’interprétation de la suspension du 2 avril 2026. S’agit-il d’une réforme technique progressive, comme l’affirme la BEAC ? Ou d’un compromis temporaire face aux injonctions du FMI, soucieux de préserver la position extérieure de la zone ?

La distinction n’est pas secondaire, elle engage la nature même des relations entre les institutions monétaires de la CEMAC et leurs partenaires extérieurs.

 

La contrainte des réserves : un impératif réel, pas un prétexte

Il faut regarder les chiffres en face. À fin 2025, les réserves de change de la CEMAC s’établissaient à 6 377 milliards de FCFA, contre 7 295 milliards l’année précédente, soit une contraction de près de 1 336 milliards de FCFA entre mars et novembre 2025, l’équivalent d’environ un mois d’importations perdu. La couverture des importations est tombée à 4,25 mois, en deçà du seuil de 5 mois que le FMI considère comme le plancher de confort.

Dans ce contexte, la BEAC projette une légère remontée à 6 566 milliards en 2026, soit une couverture de 4,15 mois d’importations. Ces projections restent fragiles et dépendent de la discipline budgétaire des États membres, du rapatriement effectif des recettes d’exportation (notamment pétrolières) et de la reconduction des programmes avec le FMI.

La préoccupation du Fonds est donc fondée dans ses prémisses : si le Guichet B finance des projets à forte intensité d’importations (équipements étrangers, expertise internationale, ingénierie importée)l’argent injecté dans le circuit économique local ressort rapidement de la zone sous forme de paiements en devises. La pression sur les réserves s’accentue alors au lieu de se résorber. Mais cette logique, juste dans son diagnostic, est insuffisante dans sa conclusion. Elle ne justifie pas la mise à l’arrêt d’un outil de transformation économique. Elle justifie sa réforme.

 

La BDEAC : un acteur sous-utilisé dans ce débat

Ce qui frappe dans la controverse actuelle, c’est l’absence quasi-totale de la BDEAC dans le débat public. Or, la Banque de Développement des États de l’Afrique Centrale est, dans l’architecture institutionnelle de la CEMAC, l’institution dont la mission première est précisément de financer les projets structurants de long terme.

La BEAC a pourtant continué à renforcer la capacité financière de la BDEAC : en août 2025, les deux institutions ont signé un avenant portant le financement total de la BEAC à 240 milliards de FCFA en faveur de son partenaire, dont 80 milliards supplémentaires attendus en 2026. La BDEAC bénéficie par ailleurs d’une ligne de refinancement de 150 milliards de FCFA accessible via un guichet spécial dédié aux investissements productifs.

En juin 2026, la BADEA a accordé à la BDEAC une nouvelle ligne de crédit de 20 milliards de FCFA supplémentaires. En 2025, la BDEAC et Afreximbank avaient signé un accord de 65 milliards de FCFA pour le financement de projets en zone CEMAC. Ces montants témoignent d’une mobilisation croissante. Mais ils témoignent aussi d’une réalité : la BDEAC ne peut pas, seule, absorber la totalité des besoins de financement long de la région. Le Guichet B a donc un rôle complémentaire irremplaçable.

 

Productif n’est pas synonyme de transformant

C’est ici que réside le cœur du problème, et que l’analyse doit aller au-delà du seul équilibre des réserves.

La zone CEMAC finance depuis des décennies des projets dits « productifs » dans les mines, le pétrole, les télécommunications. Ces projets génèrent de l’activité, créent des flux financiers, apparaissent dans les statistiques de croissance. Mais ils n’ont pas fondamentalement transformé la structure économique des six pays membres. Les économies de la CEMAC restent dépendantes des matières premières, peu diversifiées, faiblement industrialisées.

La distinction entre projet productif et projet transformant est donc décisive. Un projet transformant est celui qui :

  • crée de la valeur ajoutée locale et non pas seulement de la rente extraite ;
  • développe des chaînes d’approvisionnement régionales, alimentant les PME locales ;
  • réduit structurellement certaines importations, améliorant ainsi la position extérieure à moyen terme ;
  • crée des emplois qualifiés et formels, et non pas des emplois d’exécution temporaires ;
  • contribue à l’accumulation de compétences techniques et industrielles dans la sous-région.

C’est cette grille d’analyse qui devrait conditionner l’accès au Guichet B réformé. Un projet agro-industriel qui importe la totalité de ses intrants, de son ingénierie et de son expertise peut être comptabilisé comme « investissement productif » tout en aggravant le déficit en devises. Inversement, un projet de même secteur qui développe des fournisseurs locaux, transforme des matières premières sur place et substitue des produits importés mérite tout le soutien de la banque centrale.

Cinq conditions pour une réforme crédible

La position du CVFC est tranchée : suspendre le Guichet B sans le réformer est une faute de gouvernance. Le supprimer serait une erreur stratégique. Le réformer est la seule voie transformatrice.

Cette transformation exige cinq conditions non négociables.

  1. Des critères d’éligibilité transparents et publics. La BEAC doit définir, dans un texte public et opposable, les critères qu’un projet doit satisfaire pour accéder au Guichet B réformé : taux d’intégration locale, création d’emplois qualifiés, effet de substitution aux importations, renforcement des chaînes de valeur régionales. La notion floue de « projet productif » ne suffit plus.
  2. Des plafonds par pays, secteur et type de bénéficiaire. Pour éviter la captation de l’instrument par quelques grandes entreprises ou quelques pays mieux dotés en capacités bancaires, des limites claires doivent être fixées et publiées. La BEAC devrait rendre publique la répartition sectorielle et géographique des refinancements accordés.
  3. Un partage réel du risque. Si la banque centrale refinance trop largement les projets, les banques commerciales peuvent être tentées de sélectionner les dossiers avec moins de rigueur. Les promoteurs doivent apporter des fonds propres substantiels, les banques doivent conserver une exposition financière réelle, et le suivi des projets dans le temps doit être formalisé. Le Guichet B ne peut pas devenir un instrument de socialisation des pertes.
  4. Une transparence accrue sur les résultats. Les citoyens, les parlementaires, les chercheurs et les organisations de vigilance (dont le CVFC) ont le droit de savoir comment cet instrument est utilisé. La BEAC peut et devrait publier des données agrégées : montants refinancés, secteurs concernés, pays bénéficiaires, performances des projets, incidents de remboursement. Sans redevabilité, il n’y a pas de légitimité.
  5. Une coordination opérationnelle avec la BDEAC. Les deux institutions doivent cesser de fonctionner en silos. La BDEAC, dont la mission est d’analyser, structurer et financer les projets de développement, doit jouer pleinement ce rôle d’interface (préparation des dossiers, due diligence sectorielle, suivi des projets) avant que le Guichet B intervienne en refinancement. Cette complémentarité doit être formalisée, pas laissée à la bonne volonté des administrations.

 

Une question de souveraineté économique

Le débat sur le Guichet B ne doit pas rester cantonné aux couloirs des banques centrales ou aux notes techniques du FMI. Il pose, en creux, une question que la CEMAC ne peut plus reporter : quel modèle de développement pour l’Afrique centrale ?

Voulons-nous continuer à financer une économie qui exporte des matières brutes, importe massivement et laisse peu d’effets durables dans nos territoires ? Ou voulons-nous construire délibérément une économie qui transforme, qui produit, qui emploie et qui accumule les compétences nécessaires à sa propre reproduction ?

Le Guichet B, dans sa version actuelle, peut servir les deux modèles. Réformé selon les critères que le CVFC défend, il peut devenir un instrument de la seconde trajectoire. Supprimé ou laissé en suspens indéfiniment, il laisse le champ libre à la première.

Les réserves de change sont une contrainte réelle. Elles méritent d’être protégées avec sérieux. Mais les réserves de change ne sont pas une finalité : elles sont un instrument de stabilité monétaire au service d’une économie qui doit, en parallèle, se structurer et se transformer. Sacrifier le financement du développement au nom des réserves revient à protéger la monnaie d’une économie que l’on renonce à bâtir.

La vraie question n’est donc pas : faut-il garder ou supprimer le Guichet B mais avons-nous le courage institutionnel de le refonder ?


 

Contactez-nous  pour toutes vos préoccupations : afrique54.media@gmail.com

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