■■ Le Cameroun joue-t-il avec le feu en sciant la branche logistique sur laquelle repose une part essentielle de son économie ? À force de laisser prospérer la corruption, les tracasseries administratives et l’insécurité sur les corridors Douala–N’Djamena et Douala–Bangui, le pays risque de perdre l’un de ses atouts stratégiques majeurs : son statut de porte d’entrée de l’Afrique centrale. Et l’avertissement est clair.
Yaoundé, Afrique54.net | Dans une tribune percutante en réponse à une question d’internaute sur le réseau social Facebook de Mark Zuckerberg, l’analyste économique camerounais Patrick Duprix Anicet Mani tire la sonnette d’alarme : si le Tchad et la République centrafricaine (RCA) choisissent demain de faire transiter leurs marchandises par le Congo, le Gabon ou la Guinée équatoriale, « ce ne sont pas eux qui perdront le plus, mais bien le Cameroun ».
Des routes transformées en pièges économiques
Dans le chapelet des déboires l’analyste évoque : plus de 70 postes de contrôle entre Douala et N’Djamena ; une trentaine vers Bangui ; des paiements informels omniprésents et des délais qui explosent. Ce que Mani décrit n’est pas un dysfonctionnement ponctuel, mais un système. « Ces corridors sont asphyxiés par des pratiques qui détruisent leur compétitivité », écrit-il.
Résultat : des coûts de transport artificiellement gonflés, parfois de 30 %, et des délais multipliés par trois. « Un trajet qui devrait durer trois jours devient une épreuve de dix jours », souligne l’analyste. À ce niveau, ce n’est plus de l’inefficacité, c’est de l’auto-sabotage économique.
Un manque à gagner que le Cameroun ne peut pas se permettre
L’enjeu est colossal. Le Port Autonome de Douala – dont on salue la décision d’alléger, à simplifier les procédures et à fluidifier le passage des marchandises à destination ou en provenance du Tchad, à travers le protocole d’accord signé le 28 avril 2025 par le directeur général du PAD, Cyrus Ngo’o et son homologue du Conseil des chargeurs du Tchad (COC-Tchad), Hamid Djoumino – capte près de 90 % du commerce maritime du Tchad et de la RCA, soit environ quatre millions de tonnes de marchandises par an. Ce flux alimente les caisses publiques, fait vivre des milliers de transporteurs, transitaires, commerçants et villes entières.
« Perdre ces corridors, c’est perdre des recettes, des emplois, des devises et une influence géopolitique », prévient Patrick Duprix Anicet Mani. Les régions de l’Est, de l’Adamaoua et du Nord seraient frappées de plein fouet. Et personne ne viendra combler ce vide.
La concurrence avance, le leadership régional du Cameroun s’effrite
Pendant que le Cameroun s’enlise dans ses blocages internes, les corridors concurrents progressent à grande vitesse. Ports modernisés, procédures simplifiées, investissements massifs : le Congo, le Gabon et la Guinée équatoriale ne cachent plus leurs ambitions logistiques. « Croire que le Tchad et la RCA resteront captifs de Douala est une dangereuse illusion », avertit Mani. Les choix économiques ne sont jamais sentimentaux : ils suivent le coût, la rapidité et la fiabilité.
Au-delà de l’économie, c’est le poids politique du Cameroun en Afrique centrale qui vacille. Être le passage obligé de pays enclavés confère une influence stratégique dans les négociations régionales. Laisser ce rôle s’éroder, c’est accepter un déclassement silencieux.
L’heure des décisions, pas des discours
Pour Patrick Duprix Anicet Mani, Le titulaire du Master 2 Comptabilité-Contrôle-Audit à l’Institut Universitaire du Golf de Guinée/ESG-ISTA-ISA, les solutions sont connues : numérisation des formalités, réduction drastique des contrôles, sécurisation des axes et guerre totale contre la corruption. « Ce n’est pas un cadeau aux voisins, c’est un investissement vital pour le Cameroun », insiste-t-il.
Le message est brutal mais lucide : soit le Cameroun réforme ses corridors maintenant, soit il regardera demain les convois le contourner, pendant qu’il comptera les pertes. Et dans cette équation, le temps joue contre Yaoundé.
© Afrique54.net | Marcien Essimi, depuis Yaoundé
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